Pratiques innovantes
18/03/2021

Partage des données cliniques : éthique, contraintes et opportunités

Réduction des coûts de R&D, optimisation des essais cliniques, détection précoce des effets secondaires… Les nombreuses perspectives offertes par le recours au big data dans les essais cliniques n’aboutiront qu’après avoir levé un certain nombre de freins, liés notamment au partage de données et au manque de ressources humaines nécessaires à l’exploitation de cette manne numérique.

Produire massivement de la donnée, c’est aussi générer un certain nombre de défis à relever. « En 2000, un essai clinique en phase 1, c’était 150 patients et 38 kilooctets de données à stocker sur un disque dur, rappelle Rodolphe Thiébaut, professeur en santé publique/biostatistique à l’Université de Bordeaux et responsable de la division Science des données de l’Institut de recherche sur les vaccins (Vaccine Research Institute). Aujourd’hui, c’est 19 patients et plusieurs dizaines de gigaoctets. »
Pour le chercheur, l’un des défis majeurs réside dans la manière d’exploiter au mieux cette « quantité de données, beaucoup plus volumineuses et complexes qu’auparavant ». « L’analyse de l’ensemble des données réclame plus de temps pour les organiser et les traiter, expose Rodolphe Thiébaut. Leur exploitation nécessite donc des méthodes statistiques et informatiques adaptées qui demandent également plus de ressources humaines. Nous allons manquer rapidement de data scientist, car le challenge aujourd’hui, c’est d’accélérer ces développements. »
Les paradigmes changent. « L’approche est désormais systémique, poursuit-il. Car nous sommes en capacité de mesurer des dizaines de milliers de marqueurs. L'analyse de toutes ces substances sécrétées dans le sang par des cellules nous permet de mieux comprendre et prédire une réponse ultérieure et les effets indésirables. »
Ainsi, avec cette abondance de données, « un essai clinique répond à la question posée d’une manière bien plus efficiente, explique Rodolphe Thiébaut. Plutôt que de devoir organiser un nouvel essai clinique pour évaluer un nouveau paramètre, un plus grand nombre de paramètres peut être évalué au cours d’un même essai clinique. Cela permettra à terme d’optimiser le développement futur de l’essai clinique et de mieux le cibler. »

L’enjeu du partage de la donnée

Pour Michaël Lukasiewicz, directeur médical Roche France, « nous n’en sommes qu’aux prémices du big data dans l’essai clinique. Si des initiatives existent, elles restent limitées car les freins sont encore nombreux ». D’abord sur le plan culturel. « Il y a une crainte concurrentielle du côté des industriels et une frilosité qui peut aussi se retrouver chez certains académiques, poursuit-il. Aujourd’hui tout l’enjeu est de mettre en commun de la donnée industrielle, académique et hospitalière pour créer une valeur nouvelle. »
Un constat en partie partagé par le Dr Pierre Saintigny, oncologue médical et chercheur au sein du Centre de recherches en cancérologie de Lyon. « Il y a un enjeu philosophique et éthique autour de ce partage de la donnée. Est-on prêt à la partager pour qu’elle puisse servir des intérêts qui ne sont pas les nôtres ? », questionne l’oncologue, co-auteur d’une récente analyse bibliométrique sur le data sharing en médecine de précision en oncologie. « Avant 2017, aucune littérature ne fait mention de partage de données cliniques, relève-t-il. Notre analyse nous a permis d’identifier un certain nombre de problématiques qui s’opposent au partage de la donnée issue des essais cliniques. Sur le plan technique, l’interopérabilité des systèmes d'information peut représenter un frein. D’autre part, tous les pays ne sont pas régis par les mêmes réglementations. Enfin, la gouvernance pose également question. Par exemple, comment les industriels qui sont dans une démarche de partage de donnée sélectionnent-ils les dossiers des chercheurs qui souhaitent accéder aux bases de données ?  Mais de mon point de vue, ce sont aujourd’hui des challenges adressables. Mais il faut une volonté politique et la ressource pour y parvenir. » Au cours de ces dernières années, des initiatives ont tout de même vu le jour sous la forme de consortium ou de partenariats incluant industriels et/ou scientifiques. « Partagées, les données issues des biomarqueurs ou de profilages moléculaires réalisés pour apporter des éclairages sur des patients sensibles ou résistants, représentent une ressource énorme à exploiter, souligne le Dr Saintigny, également coordinateur d’un projet « Preuve de Concept Osiris »*, qui vise à standardiser et partager les données cliniques et omiques. L’objectif ? « Créer un réseau de bases de données standardisées et interrogeables par chaque établissement. »

Vers une recherche plus efficiente

Roche partage, avec les chercheurs, des données cliniques depuis 1999 et ce, sur demande et après évaluation scientifique. Depuis, l’entreprise a également mis en place des partenariats ou rejoint des projets internationaux, aux côtés d’autres industriels, comme le Clinical Data request** ou Transcelerate Biopharma, une organisation à but non lucratif qui permet de collaborer avec la communauté mondiale de la recherche et du développement biopharmaceutique. 
« Les bases de données de Transcelerate Biopharma contiennent des bras placebo et des standards of care, ainsi que les résultats et la description des patients qui ont participé à l’essai, explique Michaël Lukasiewicz. Plus récemment, l’organisation a mis en place une base de données non cliniques de toxicologie. Toutes ces données ont un impact direct sur l’efficience de nos essais cliniques. Car pour pouvoir comprendre les effets secondaires d’un médicament, il faut pouvoir connaître l’incidence de cet effet sur la population ciblée. Est-ce plus ou moins que dans la population générale ? »
Données cliniques et données en vie réelle sont complémentaires. La première se fait sur « une population limitée avec un reporting très bien caractérisé. Quant aux données en vie réelle, même si le reporting est moindre, elles peuvent provenir d’une population plus nombreuse, et de ce fait, permettre d’identifier des sous-populations qui n’étaient pas incluses dans les essais. » 
Par ailleurs, « comprendre très tôt un traitement, grâce à des bases de données toxicologiques réalisées à un stade précoce, permettrait de mieux redesigner les essais cliniques de phase III, précise le directeur médical de Roche. Le partage de données sur des essais cliniques de phase II et III entre industriels diminueraient les échecs et les coûts. Sans partage, cela oblige à refaire des études. »
Pour Michaël Lukasiewicz, l’avenir résidera donc dans la capacité qu’auront les industriels à partager la donnée. « Le gain en termes d’efficience de la recherche lèvera les derniers freins, estime-t-il. Il faut encore trouver le bon équilibre entre la protection des données concurrentielles et l’efficience de la recherche scientifique. »
Quant à la probabilité de devoir faire face à un laboratoire anticoncurrentiel, le directeur médical de Roche estime que le « risque est dérisoire par rapport à la perte de chance pour les patients et la soutenabilité du système de santé si nous restons immobiles en n'exploitant pas le potentiel du big data. »

*INCa_12600, projet national initié par les SIRIC (Sites de recherche intégrée sur le Cancer - Label SIRIC 2011-2012), déployé au sein des centres partenaires :Centre Léon Bérard, Institut Curie, Institut Bergonié, Hôpital Européen Georges Pompidou, Institut du Cancer Montpellier, Institut Paoli-Calmettes, Gustave Roussy, UNICANCER, Hôpital Saint Louis.

**En 2010, Roche a intégré Clinical Data Request, un projet international auquel onze industriels participent. L’enjeu est de permettre à des chercheurs d’accéder aux données de nos essais cliniques. Un bureau indépendant, le Wellcome Trust, évalue le mérite scientifique des demandes selon des règles très strictes. A ce jour, sur 200 demandes, 48 dossiers ont été acceptés.

Une réglementation nécessaire

« La question de la souveraineté de la donnée est également extrêmement complexe », relève Michaël Lukasiewicz. Aujourd’hui, le règlement européen relatif à la protection des données (RGPD) et la loi Informatiques et libertés imposent un certain nombre de dispositions encadrant l’exploitation des données dites « sensibles » de santé. Ainsi, toutes personnes dont les données sont recueillies doivent en être informées de manière individuelle. « Si nous souhaitions importer une base de données américaine pour une analyse de stratégie thérapeutique, donne-t-il en exemple, son exploitation en France se serait révélée compliquée. Car dans le cas présent, le RGPD s’appliquerait et nous devrions demander le consentement à chacun des patients présents dans cette base de données américaine. »

Information médicale

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Établi en août 2022