Pratiques innovantes
24/06/2021

Thérapie personnalisée en oncologie : des changements de pratiques pour les professionnels de santé

La thérapie personnalisée et l’individualisation de la prise en charge sont mises en œuvre depuis de nombreuses années au sein de l’Institut Curie. Quel est l’impact sur la pratique des professionnels de santé ? Le Dr Paul Cottu, oncologue, et Chloé Levenbruck, pharmacien, témoignent.

Interview du Dr Paul Cottu, Chef de Département Adjoint - Oncologie médicale à l’Institut Curie 

Quelle est la genèse de la thérapie personnalisée en oncologie ?

Trois étapes clefs doivent être soulignées dans la thérapie personnalisée en oncologie, et ce autour de deux modèles historiques que sont les cancers du sein et de la prostate. La première date des années 1970 avec la découverte les anti-œstrogènes pour le cancer du sein et les anti-androgènes pour le cancer de la prostate, qui ciblent les récepteurs aux hormones sexuelles impliqués dans la prolifération tumorale. La validation définitive de cette thérapie date de la fin des années 1990. 
La deuxième grande étape date de la fin des années 1990 et du début des années 2000 avec l’identification des oncogènes, fondamentaux dans l’apparition et la prolifération des cancers, certains pouvant être utilisés comme cibles thérapeutiques. C’est le cas de la protéine HER2 dans le cancer du sein et de la protéine de fusion BCR-ABL dans les leucémies myéloïdes chroniques. Cela a généré deux types d’approches :  les anticorps monoclonaux injectables et les thérapies ciblées orales pour cibler par exemple les protéines de fusion.
Enfin, la troisième étape, actuelle, concerne la généralisation du concept à tous les cancers grâce au progrès de la biologie moléculaire.

Comment cette approche médicale a-t-elle conduit à l'individualisation de la prise en charge des patients ?

Elle a permis de finir de comprendre la notion fondamentale d’hétérogénéité tumorale. Jusqu’à peu, nous avions une vision monolithique des cancers. Mais en caractérisant de manière croissante les anomalies moléculaires, nous avons eu la preuve fondamentale que l’hétérogénéité clinique répond à une réalité biologique, ce qui a permis de classifier les maladies de façon plus adaptée et utile d’un point de vue thérapeutique. Cette découverte se traduit par la nécessité d’effectuer des prélèvements tumoraux de manière parfois répétée chez les patients, complétés éventuellement par une recherche des anomalies dans le sang. Cet enrichissement de la connaissance améliore également le dialogue entre les professionnels de santé et les patients car nous pouvons leur expliquer plus précisément de quoi ils sont atteints. La contrepartie est parfois douloureuse car cela peut aussi parfois conforter la réalité grave de la maladie ou l’impasse thérapeutique. Le discours est donc plus nuancé mais il peut aussi évoluer au fil du temps.

Quels changements cela a-t-il opéré dans l'exercice de votre métier au quotidien ?

Cette approche nous permet d’augmenter nos ressources thérapeutiques et d’isoler les situations résiduelles c’est-à-dire les situations d’échecs. Face aux caractéristiques biologiques utiles mises en évidence, nous avons pu préciser la recherche. De fait, désormais, les essais cliniques sont très ciblés, et s’adressent à des catégories spécifiques de malades. Notre pratique est ainsi plus riche et plus complexe car la « pensée unique » d’il y a une vingtaine d’années n’a plus lieu d’être.

Et dans vos relations avec les autres professionnels de santé ?

Nos relations ont évolué avec nos collègues chirurgiens et radiothérapeutes car ils doivent avoir une culture des thérapies ciblées qui changent l’histoire naturelle des maladies. C’est un effort qui leur est demandé mais qui n’est pas accompagné, ni valorisé par un effort de pratique médicale. C’est différent pour les biologistes ou les anatomopathologistes qui travaillent directement sur les prélèvements et qui détiennent donc une connaissance fondamentale sur le sujet, sans pour autant en vivre l’aspect clinique. Nous sommes donc dans un échange permanent de connaissances et de perspectives. 
Par ailleurs, le fait de manier des médicaments plus nombreux et complexes a modifié nos relations avec les patients. Ils sont principalement à domicile, nous les voyons donc peu, mais lorsque c’est le cas, ils reçoivent un grand nombre d’informations. Une prise en charge a été instaurée avec de l’éducation thérapeutique, de l’accompagnement psychologique. Le mouvement est très vertueux mais multiplie les intervenants à leur côté. C’est le cas avec les infirmières qui ont instauré des consultations dédiées et avec lesquelles nous échangeons régulièrement sur la relation-patient. Des consultations pharmaceutiques ont également été mises en place pour prendre en compte le traitement dans sa totalité. Les pharmaciens doivent donc acquérir cette gestion clinique. Nous sommes désormais amenés à échanger avec eux sur les aspects d’interactions médicamenteuses ainsi que sur l’éducation des patients à leur thérapie.

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Établi en août 2022