Lorsque les larmes artificielles, les corticoïdes topiques ou les immunosuppresseurs ne suffisent plus, le collyre au sérum autologue (CSA) constitue un traitement d’exception, mais indispensable pour les patients atteints d’un syndrome sec oculaire sévère, dit syndrome de l’œil sec. Or, les patients concernés dans la région de Saint-Étienne devaient se déplacer à Paris ou à Marseille pour bénéficier de la préparation, faute d’offre locale. Certains d’entre eux, particulièrement fragiles, étaient incapables d’effectuer ces déplacements, parfois deux fois par an.
Une genèse née d’une inégalité d’accès aux soins
La réponse du CHU de Saint-Étienne a été de mettre en place une unité de production locale au sein de sa PUI. La demande initiale est venue du Dr Marie-Caroline Trone, ophtalmologue et cheffe de service adjointe Ophtalmologie du CHU de Saint-Étienne, confrontée à ces difficultés répétées. Une première réflexion s’est engagée en 2019, interrompue un temps à cause du Covid, avant d’être relancée en mars 2022.
Le projet démarre modestement, avec une petite équipe pilotée par le Dr Freddy Mounsef, pharmacien, chef de service Pharmacotechnie et Contrôle, pour une quinzaine de patients. Très rapidement, la demande augmente à l’échelle régionale, révélant un besoin jusque-là insuffisamment couvert. Plus d’une centaine de patients sont aujourd’hui dans la file active, venant de toute la région Auvergne-Rhône-Alpes (AURA) et un peu au-delà.
Aujourd’hui, le centre est le seul établissement de la région AURA à produire ces collyres. L’offre a mécaniquement entraîné une hausse des sollicitations, imposant une rigueur accrue dans la sélection des indications afin de préserver la cohérence thérapeutique et la soutenabilité de l’activité. Le CHU a passé et continue de développer des accords avec les établissements de la région pour organiser la réponse à la demande et la prise en charge des patients le nécessitant.
Un vide réglementaire à surmonter
La mise en œuvre opérationnelle a été confrontée à un obstacle majeur : le vide juridique dans lequel se trouve la production de sérum autologue, entre biologie et pharmacie. Le sang, manipulé en biologie, ne constitue pas une matière première qualifiée au sens pharmaceutique. Il a donc fallu démontrer la capacité de la pharmacie à en assurer la manipulation dans des conditions de sécurité et de qualité conformes aux exigences hospitalières.
Comme l’explique le Docteur Mounsef dans le reportage vidéo ci-contre, en accord avec l’Agence régionale de santé (ARS), le choix s’est porté sur un système totalement clos afin de minimiser les risques d’exposition au sang, sécuriser le personnel et garantir la stérilité du produit fini. Ce système, importé d’Allemagne, a représenté un investissement d’environ 100 000 euros. Il a nécessité l’acquisition de centrifugeuses spécifiques pour poches de sang, de congélateurs à –30 / –40 °C, ainsi que de matériel dédié de connexion et de filtration en système clos.
Au-delà de l’équipement, l’organisation technique a dû être pensée dans le détail : gestion des flux, articulation avec les prélèvements sanguins, respect de la chaîne du froid et sécurisation du stockage.
Structurer l’activité et investir dans la formation
L’activité de production a été concentrée sur deux jours par semaine, permettant de regrouper les étapes techniques et de maintenir un niveau d’expertise suffisant.
L’équipe pharmaceutique a bénéficié d’une formation spécifique à la manipulation des poches de sang, aux risques biologiques et à la gestion des accidents d’exposition au sang.
Les débuts ont nécessité plusieurs ajustements comme l’adaptation du temps de coagulation, de la vitesse et de la température de centrifugation. Le travail en Zone à atmosphère contrôlée (ZAC) a demandé un temps d’appropriation, de même que la standardisation des gestes entre équipes afin de garantir la reproductibilité des préparations. Cette phase d’apprentissage a constitué un investissement fort en temps et en énergie, mais elle a permis de structurer un processus aujourd’hui robuste et sécurisé.
Une innovation à fort impact
Au-delà de la dimension technique, ce projet illustre la capacité des pharmacies hospitalières à porter des innovations organisationnelles au service de l’accès aux soins. En rapprochant la production des patients, l’établissement a significativement réduit la fatigue liée aux déplacements et amélioré leur qualité de vie.
Le sérum autologue en collyre demeure un traitement rare, complexe à fabriquer et à disponibilité limitée. Son indication doit rester rigoureuse. Mais lorsqu’il est bien prescrit, son efficacité est majeure, tant sur la douleur que sur la cicatrisation et la fonction visuelle.
En structurant localement cette production, le CHU de Saint-Étienne a démontré que la pharmacie hospitalière peut jouer un rôle déterminant dans la réduction des inégalités territoriales d’accès à des thérapeutiques d’exception, en conciliant exigence réglementaire, maîtrise technique et engagement collectif des équipes.
Un traitement réservé aux formes les plus sévères
Comme l’explique le Dr Marie-Caroline Trone, ophtalmologue et cheffe de service adjointe Ophtalmologie du CHU de Saint-Étienne, « le sérum autologue en collyre s’adresse à des patients présentant une altération majeure de la surface oculaire. Il est indiqué notamment dans les maladies du greffon contre l’hôte en hématologie, les syndromes secs primitifs et secondaires, certaines pathologies rares comme les brûlures oculaires sévères, les insuffisances limbiques, ou toute situation conduisant à une perte d’intégrité de l’épithélium cornéen ». Les conséquences cliniques de ces pathologies sont lourdes : douleurs importantes – parfois neuropathiques –, sensation permanente de sable dans l’œil, flou visuel, baisse d’acuité visuelle, avec à la clé une impotence fonctionnelle majeure et une altération très significative de la qualité de vie.
« Dans la gradation thérapeutique, le sérum autologue se situe autour du grade 3, précise le Dr Trone. Il ne constitue pas un traitement de première intention mais intervient lorsque les autres options ont échoué, en association avec les traitements topiques habituels. » Son efficacité repose sur un double mécanisme. D’une part, un effet physique : sa viscosité naturelle crée une couche lubrifiante entre la paupière et la cornée, limitant l’effet abrasif responsable des douleurs. D’autre part, un effet biochimique : la coagulation libère des facteurs de croissance issus du sang, favorisant la cicatrisation cornéenne, la réparation des ulcères, l’amélioration de l’acuité visuelle et la diminution des douleurs. La tolérance est excellente, le produit étant autologue ; seul un flou visuel transitoire est décrit à l’instillation.
Parcours patient et processus de fabrication
La prise en charge repose sur un parcours patient structuré, organisé au sein d’un hôpital de jour dédié à la sécheresse oculaire sévère. Le processus débute par une consultation spécialisée en ophtalmologie, suivie d’une réunion de concertation pluridisciplinaire mensuelle réunissant ophtalmologue, pharmaciens et attachés de recherche clinique. L’indication est validée de manière stricte avant la signature du consentement. En amont de la fabrication, un bilan est réalisé, comprenant une numération formule sanguine, des sérologies (VIH, syphilis et hépatites B et C, et HTLV) et la qualification du sang.
La production s’organise sur deux jours. Le mardi, un prélèvement de 100 à 250 ml est effectué sur une poche de sang, sans nécessité d’être à jeun, puis transmis à la pharmacie. Après une phase de coagulation (4 à 24 heures), le sérum est séparé par centrifugation. La fabrication se déroule en zone à atmosphère contrôlée, avec double contrôle d’identité, manipulation sous hotte en système clos, dilution, filtrations successives et répartition en flacons individuels (voir la vidéo pour les étapes de fabrication).
Chaque lot fait l’objet de contrôles de stérilité, de pH et d’osmolarité, avec une mise en quarantaine de 14 jours à –30 °C. Les collyres sont libérés après validation complète, environ 15 jours après le prélèvement.
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