Il convient de rappeler, en préambule, une distinction essentielle entre financement et financiarisation de la santé. Là où le premier correspond à un recours classique à l’emprunt pour investir dans son outil de travail, la seconde renvoie à « l’entrée d’acteurs privés non professionnels de santé dans le secteur, avec pour finalité première la rémunération de l’investissement »1. À quoi l’Union de syndicats de pharmacie d’officine (USPO) précise qu’il s’agit d’acteurs disposant de capacités financières importantes, dont la logique est avant tout patrimoniale2.
La santé, un bien convoité
De fait, entre 2014 et 2023, la santé est devenue le troisième secteur le plus ciblé par le capital-investissement en France3. « La santé est un bien précieux qui suscite des convoitises car il y a de l’argent à se faire comme le montrent les exemples de la biologie médicale et de la radiologie, secteurs dans lesquels les financiers se sont engouffrés très facilement », rappelle Yorick Berger, porte-parole national et responsable des relations avec la chaîne du médicament de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF). Et pour cause : la financiarisation repose sur un mécanisme bien rodé. Des structures détenues par des professionnels ont besoin de capitaux pour se développer, puis font l’objet d’offres de rachat très attractives. Les premiers vendeurs cèdent à prix élevé, mais les suivants beaucoup moins. Les conséquences observées sont plus que préoccupantes : centralisation des activités, allongement des délais, perte de sens du métier, professionnels réduits à des gestionnaires, endettement massif des groupes et difficultés à rembourser les emprunts. Une autre conséquence majeure concerne la réelle difficulté pour les jeunes professionnels de s’installer et qui, de fait, n’ont d’autre choix que de devenir des salariés sans réelle marge de manœuvre.
Pharmacie d’officine : un cadre juridique protecteur mais contourné
Historiquement, la pharmacie d’officine repose sur un cadre juridique particulièrement strict. Ainsi, la propriété est réservée aux pharmaciens diplômés. Toute détention indirecte par un non-pharmacien est juridiquement nulle. En outre, un titulaire ne peut détenir qu’une seule officine et il doit y exercer personnellement. Enfin, toute convention doit être déposée à l’Ordre et à l’Agence régionale de santé (ARS). Ce dispositif, validé par la Cour de justice de l’Union européenne, vise à garantir l’indépendance professionnelle au nom de la protection de la santé publique. D’ailleurs, le Code de la santé publique encadre très précisément l’activité, limitant les produits commercialisables et interdisant toute convention avec les prescripteurs. Un cadre rigoureux qui a permis de préserver un dense maillage territorial, avec plus de 20 000 officines en 2023, dont plus d’un tiers sont situées dans des communes de moins de 5 000 habitants.
Pourtant, malgré ces garde-fous, on observe aujourd’hui un phénomène de financiarisation dans lequel certains pharmaciens officinaux recourent à des montages financiers complexes pour financer leur installation.
Comment les fonds s’invitent en officine
Les auditions menées par la commission sénatoriale sur le sujet confirment que ces pratiques (recours à des fonds d’investissement, obligations convertibles, clauses contractuelles contraignantes) se développent sur le terrain. Elles s’accompagnent de nombreuses contreparties des plus contraignantes : respect strict d’un business plan, objectifs de rentabilité, horaires définis, fournisseurs imposés, validation préalable des embauches ou encore impossibilité de faire entrer de nouveaux associés. Plus préoccupant encore, certains investisseurs exigent un accès privilégié aux données comptables et aux systèmes d’information de l’officine.
Olivier Rozaire, président de l’Union régionale des professionnels de santé (URPS) Pharmaciens Auvergne-Rhône-Alpes et responsable des relations internationales de la FSPF, confirme l’ampleur du phénomène : « Les financiers mettent désormais le pied dans le monde de l’officine par le biais de groupements qui proposent de prendre des parts dans les sociétés des pharmaciens. Ces structures repèrent les officines à vendre et leurs lobbyistes s’invitent dans les facultés pour capter les jeunes diplômés. Cela leur permet de commencer à investir via des montages financiers, pour être prêts le jour où une éventuelle évolution réglementaire autoriserait l’ouverture du capital. Le risque est réel. »
Des menaces multidimensionnelles
A l’aune de ces éléments, il est aisé de comprendre les menaces que font planer cette financiarisation sur les officines françaises, à commencer par une menace existentielle. Le pharmacien libéral voit en effet sa capacité de décision réduite par des impératifs financiers imposés de l’extérieur et son indépendance professionnelle atteinte. Le risque est clair : la logique économique prend le pas sur la déontologie et les impératifs de santé publique.
En outre, les investisseurs privilégient les grandes officines situées dans des zones à fort potentiel économique au détriment des pharmacies rurales ou de proximité. D’ailleurs, aujourd’hui, une officine ferme chaque jour ouvrable en France, faute de repreneur. Cette dynamique fait craindre l’apparition de véritables déserts pharmaceutiques. « Les acteurs financiers n’ont pas la notion territoriale et, à terme, seules les officines financiarisées seront revendables », s’inquiète Olivier Rozaire.
Et Yorick Berger d’alerter sur l’effet domino : « Les premiers vendent cher, mais les générations suivantes ne peuvent plus s’installer. Quant aux jeunes diplômés, les financiers les appâtent avec des promesses comme la prise en charge du back-office, un allègement de la charge mentale ou des revenus attractifs. Mais la réalité est toute autre et les jeunes installés qui cèdent se retrouvent sous pression permanente, avec les inconvénients du titulaire sans en avoir les avantages. »
Enfin, la quête de rentabilité pourrait entraîner une hausse des prix des produits non remboursés, une limitation de l’accès aux soins pour les publics fragiles et une concentration accrue du secteur. « Les financiers se posent comme alternatives auprès de l’État en avançant leurs capacités financières, le bon fonctionnement et la rentabilité des officines de leurs groupements. À l’heure même où les budgets de l’État sont extrêmement contraints, c’est un chant des sirènes des plus tentants. Mais attention car si cela peut représenter une solution à très court terme pour améliorer les comptes sociaux, quelle sera la trajectoire pour les dix prochaines années ? Le retour en arrière ne sera pas possible ! », prévient Olivier Rozaire.
Des propositions pour endiguer le phénomène
C’est pourquoi un mouvement de résistance s’organise s’appuyant sur diverses pistes pour endiguer le phénomène et préserver l’indépendance des pharmaciens libéraux. Le Sénat a ainsi formulé plusieurs propositions comme renforcer la formation des étudiants à la gestion, encourager le financement entre pairs et renforcer les contrôles de l’Assurance maladie1 . De son côté, l’USPO propose notamment la création d’un observatoire national, la transparence obligatoire des montages financiers, le dépôt systématique des conventions à l’Ordre et un parrainage encadré entre pharmaciens2.
Le modèle coopératif, qui repose sur une gouvernance démocratique, la mutualisation des moyens et l’absence de fuite de capitaux, est également mis en avant comme une voie crédible pour préserver l’indépendance professionnelle. « Tous les groupements ne sont en effet pas financiarisés et tant qu’ils restent des outils de négociation pour acheter des quantités importantes, des remises au bénéfice du consommateur final, des services d’accompagnement, de l’aide à la délivrance, etc. cela peut être positif », rappelle d’ailleurs Yorick Berger.
La financiarisation reste cependant un enjeu collectif pour les mois et années à venir. « Ce que nous souhaitons avant tout, c’est préserver notre indépendance, insiste-t-il. Nous sommes une profession libérale, avec une responsabilité sociétale, au service de la santé publique et nous savons nous organiser. La financiarisation irait à l’encontre de tout cela. »
- Rapport de la mission d’information du Sénat sur la financiarisation de l’offre de soins, septembre 2024
- « Rapport sur les risques de la financiarisation en pharmacie d’officine : leviers d’actions pour préserver l’indépendance des pharmaciens », USPO, juillet 2025
- « Financiarisation de l’offre de soins : que dit le rapport de la mission d’information du Sénat ? » CNOP, Octobre 2024
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