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Expertise PUI
Scientifique

Le concept de jumeau numérique, issu de l’ingénierie au début des années 2000, a commencé à être exploré dans le domaine de la santé à la fin des années 2010¹. Les jumeaux numériques offrent des perspectives importantes pour la médecine personnalisée et la recherche clinique, en particulier dans les essais cliniques². Mais leur usage reste pour le moment encore exploratoire et confronté à des limites méthodologiques, éthiques et réglementaires. À ce stade, il n’existe pas de travaux reposant sur des essais cliniques prospectifs de grande ampleur ayant démontré de manière robuste et reproductible leur capacité à se substituer, même partiellement, aux essais cliniques conventionnels³.

Qu’est un jumeau numérique ?

Un jumeau numérique est une réplique virtuelle d’un patient, d’un organe ou d’une cellule. Il ne s’agit pas d’une simple modélisation par intelligence artificielle, mais d’une combinaison de modèles mécanistiques — décrivant par exemple la physiologie ou la croissance tumorale — et de modèles basés sur des données, construits à partir de larges cohortes4. Le modèle est dynamique et peut être actualisé au fil de l’émergence de nouvelles données cliniques, biologiques ou génomiques. L’objectif est de reproduire, au plus près du réel, l’évolution d’un organe, d’une tumeur ou d’un organisme entier. À ce jour, les modèles les plus avancés concernent des échelles limitées d’organes, de tissus ou de cellules, et l’intégration multi-échelle, du niveau cellulaire à l’organisme, demeure le principal obstacle scientifique5.

Un modèle construit à l’interface de plusieurs disciplines

La création d’un jumeau numérique mobilise les mathématiques, les biostatistiques, l’informatique, la biologie, la pharmacologie et la médecine6. Elle repose sur plusieurs étapes clés, à commencer par la collecte et la sélection des données : informations cliniques, biologiques, génomiques, d’imageries ainsi que des données de cohortes rétrospectives.
Ces données alimentent ensuite des modèles mécanistiques, statistiques ou d’apprentissage automatique, calibrés sur les caractéristiques du patient ou de la cohorte. L’objectif est de disposer d’un modèle capable de simuler de manière réaliste la progression d’une maladie ou la réponse à un traitement.

L’intérêt dans les essais cliniques

Les jumeaux numériques pourraient accélérer et simplifier le recrutement dans le cadre des essais cliniques de phase II. Deux approches seraient ainsi envisagées sur le plan conceptuel et méthodologique : 

  • conserver le nombre de participants réels et y associer des jumeaux numériques pour augmenter la puissance statistique ; 

  • ou réduire le recrutement réel et le compléter par des jumeaux. 

Cette seconde option pourrait limiter l’exposition des patients à des traitements potentiellement toxiques tout en préservant la robustesse scientifique dans des contextes cliniques précis (néoadjuvant, adjuvant en oncologie par exemple). Ils permettraient aussi de mieux sélectionner les participants, en identifiant ceux les plus susceptibles de répondre au traitement, ceux pour lesquels la toxicité serait trop élevée, ou les profils à exclure pour éviter des risques inutiles. Les jumeaux numériques pourraient enfin servir de support pédagogique, en aidant les patients à comprendre les bénéfices, les risques et l’intérêt de leur participation à un essai. A ce jour, ces approches reposent principalement sur des travaux de modélisation ou des analyses rétrospectives7.

Un outil puissant mais imparfait

Malgré leur potentiel, les jumeaux numériques présentent des limites importantes. La représentativité et l’échantillonnage constituent un défi majeur : le jumeau doit refléter la diversité réelle de la population ciblée, alors que des biais liés à l’âge, à l’origine géographique, au statut socio-économique ou aux comorbidités peuvent exister.
La validation des modèles est essentielle et repose sur la comparaison avec les résultats d’essais cliniques traditionnels. Aucun essai ne peut être entièrement remplacé par un jumeau numérique tant que cette équivalence n’a pas été démontrée, ce qui implique une phase transitoire combinant essais réels et simulations.
Certaines dimensions restent difficiles, voire impossibles, à intégrer8. C’est le cas de l’exposome, c’est-à-dire l’ensemble des facteurs environnementaux et comportementaux influençant la santé. Or, celui-ci joue un rôle majeur sur l’immunité et la sensibilité aux traitements, ce qui complique la modélisation fiable des patients virtuels.

Enjeux éthiques et de responsabilité

Sur le plan éthique, l’usage des jumeaux numériques soulève des questions inédites, en particulier autour du consentement, de la confidentialité et du devenir des modèles4. Les patients doivent être clairement informés que leurs données serviront à générer un jumeau numérique potentiellement réutilisable dans d’autres essais, et qu’une fois ces données intégrées dans un modèle d’apprentissage, le retrait de consentement devient extrêmement difficile, voire impossible. Cette irréversibilité oblige à repenser la manière d’informer les participants et à envisager des consentements par niveaux ou des modalités spécifiques de réutilisation. Dans ce contexte, les comités de protection des personnes apportent une garantie essentielle en vérifiant que l’usage des jumeaux numériques respecte l’éthique, la qualité du consentement et la protection des données, sans compromettre la sécurité des participants réels. Enfin, la question du devenir du jumeau numérique reste ouverte : certains modèles pédagogiques pourraient être détruits à la demande du patient, mais ceux intégrés dans des modèles collectifs ne peuvent généralement plus être retirés, ce qui appelle une réflexion réglementaire approfondie.

Réglementation et responsabilité

Les autorités doivent définir un cadre clair pour encadrer l’usage des jumeaux numériques : critères de validation, exigences de transparence, modalités de consentement, conditions de réutilisation, limites de responsabilité en cas d’erreur de prédiction. À ce jour, aucune réglementation spécifique n’existe : dans leur utilisation actuelle, ils sont considérés comme des Software as A Medical Device (logiciel en tant que dispositif médical) et sont donc régis par la réglementation afférente. Les résultats qu’ils produisent ne sont pas automatiquement reconnus comme preuves cliniques par les autorités européennes ou françaises ; leur valeur réglementaire dépend de la conformité du logiciel, de la validation de son usage et de la manière dont ces résultats s’intègrent dans un cadre méthodologique reconnu2.
La responsabilité médicale demeure celle du médecin : le jumeau numérique est une aide à la décision, qui ne le décharge pas de sa responsabilité finale. L’éditeur informatique est, quant à lui, responsable de la conformité, de la sécurité et de la protection des données.

Perspectives

Les jumeaux numériques ne remplaceront pas les essais cliniques dans un futur proche mais devraient en améliorer et accélérer la conception et l’efficience, en particulier dans les phases I et II. Ils pourraient notamment contribuer à l’optimisation des doses, à l’enrichissement des populations étudiées ou, dans un cadre méthodologique encadré, à la réduction voire le remplacement par des patients virtuels des bras contrôles sous réserve de validations méthodologiques et cliniques à définir. Cette approche semble particulièrement prometteuse pour les maladies rares9, où les cohortes sont limitées et les essais traditionnels difficiles à conduire : la modélisation de patients virtuels pourrait faciliter la validation rapide de traitements et élargir le portefeuille thérapeutique.

Avec la contribution du Dr Irène Buvat, physicienne, directrice de recherche au CNRS et travaillant au sein du laboratoire « Imagerie, Radiothérapie Innovante et médecine des Systèmes (IRIS) » à l’Institut Curie.

  1. Zhang et al. Digital Twins: From personalised medicine to precision public health. J. Pers. Med. (2021)
  2. Asan et al. Digital Twins for Managing Health Care Systems – Rapid Literature Review. J. Med. Internet Res. (2022)
  3. Cao et al. Virtual clinical trials: predicting patients who may benefit from pembrolizumab in NSCLC. CPT Pharmacomet. Syst. Pharm. (2023)
  4. Popa et al. The use of digital twins in healthcare: socio-ethical benefits and socio-ethical risks. Life Sci Soc Policy (2021)
  5. Vidovszky et al. Increasing acceptance of AI-generated digital twins through clinical trial applications. Clin Transl Sci. (2024)
  6. Akbarialiabad et al. Enhancing randomized clinical trials with digital twins. NPJ Syst Biol Appl. (2025)
  7. Wang et al. Using AI-generated digital twins to boost clinical trial efficiency in Alzheimer’s disease. Alzheimer’s Dement. (2025)
  8. Zou et al. Digital twins in cardiovascular disease: a scoping review. Int J Med Inform. (2026)
  9. C’est notamment le travail de l’International Rare Diseases Research Consortium
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